Les expert-es du démantèlement

Le Conseil d'Etat a dévoilé début mai les propositions d'un groupe de pilotage, composé d’«expert-e-s» qui sont avant tout des ancien-ne-s directeurs-trices ou haut-e-s cadres d'institutions publiques ou d'entreprises dépendant de l'État.

Eric Roset

Ce sont donc des personnes confortablement installées qui voient les services publics de haut et de loin. Elles n’ont d'ailleurs consulté que des cadres de l'administration cantonale pour établir leur rapport.

Lesdit-e-s expert-e-s ont accepté sans broncher le cadre des économies en adoptant le point de vue du Conseil d'État, de la droite politique et des patrons de l'économie privée. Ce partage de vue se reflète d'emblée dans le rapport qui s'acharne à reprendre les budgets plutôt que les comptes du canton pour souligner la prétendue gravité des déficits structurels en passant sous silence les bénéfices systématiques de ces dernières années. Dans le même sens, rien n'est dit à propos de l'attractivité économique de Genève pour attirer des entreprises, et donc des emplois, sinon pour juger que les revenus de l'impôt de ces entreprises et de leurs hauts cadres sont volatiles et versatiles. Et pourtant si la BCGE pourrait fournir 30 millions de plus comme l'écrit le rapport, pourquoi les autres établissements financiers ne pourraient-ils pas être mis à contribution?

Contexte occulté

Hormis un passage dans l’une des nombreuses annexes, le rapport ne dit pas un mot sur le contexte socio-économique du canton qui affecte celles et ceux d'en bas dont nombre d'employé-e-s des services publics et semi-publics. On apprend néanmoins du rapport de la Conférence suisse des institutions d’action sociale de juin 2025 que les principaux facteurs structurels expliquant les dépenses de l'aide sociale à Genève étaient: loyers élevés (les coûts du logement représentent près de 30% des dépenses totales d’aide sociale); primes d’assurance-maladie les plus élevées de Suisse, accentuant la pression financière sur les ménages à bas revenus; proportion importante de ménages d’une seule personne, entraînant des coûts unitaires plus élevés; forte présence de bénéficiaires à statut précaire nécessitant un accompagnement plus long.

Nouvelles attaques

Ce simple exemple montre la misère des réflexions de ces expert-e-s qui se sont contenté-e-s de moissonner dans une série de rapports les données qui allaient dans le sens des stéréotypes que les milieux patronaux et leurs alliés distillent à longueur d'année sur la fonction publique pléthorique, les fonctionnaires trop payé-e-s, les bénéficiaires de l'aide sociale trop choyé-e-s ou encore les pensionnaires d'EMS trop bien logé-e-s.

Ainsi, après les centaines de millions d'économies sur le dos du personnel (suppression des annuités et de l'indexation en particulier) que le Conseil d'État et le Grand Conseil ont décidé dans un premier temps, ce groupe d'expert-e-s approfondit sans vergogne les attaques contre les services publics en ajoutant une couche d'économie de plus de 200 millions sur le dos du personnel (voir encadré de droite) et de plus de 150 millions sur le dos des usagers-ères les plus mal loti-e-s (voir encadré de gauche). Les auteurs-trices du rapport, au vu de leur situation, ne risquent pas d'être touché-e-s ni par les décisions déjà prises, ni par celles qu'ils-elles préconisent.

L'ensemble de ce programme de démantèlement des services publics scandé au nom de l'efficience, défini uniquement sur le plan comptable, trahit une vision passéiste et méprisante des services publics, de leurs employé-e-s et de leurs usagers-ères. Il s'agit dans ce sens d'une régression qui va ramener le canton de Genève au moins quarante ans en arrière. Le contexte politique international donne des ailes aux représentant-e-s les plus durs du patronat et à leurs serviteurs-trices, qu'ils-elles siègent au Conseil d'État ou au Grand Conseil ou dans des conseils d'administration qui leur permettent d'être désigné-e-s comme des «expert-e-s», mais des expert-e-s du démantèlement et du cynisme comptable au service d'un vaste plan d'austérité qui offre un bouclier fiscal pour les entreprises florissantes.

Lutter sur la durée

L'examen de ce plan suffit pour être convaincu qu'une lutte déterminée et résolue de l'ensemble des forces syndicales et des associations de défense des usagers-ères des services publics doit se poursuivre. Elle doit de plus être planifiée sur la durée, car le Conseil d'État et ses allié-e-s vont continuer leur politique de démantèlement ces prochaines années. Le SSP a récemment démontré qu'il présentait une ligne combative non seulement par le biais de grèves plus soutenues de la fonction publique, mais également par le retrait de commissions paritaires (comme celle liée à G'Evolue) qui entretiennent des illusions d'amélioration des conditions de travail.

Dès lors, le mouvement de grève des 2, 3 et 4 juin doit être poursuivi et amplifié!

Attaques contre les employé-es

  1. Réduction des effectifs en supprimant environ 270 postes sur trois ans, soit une économie estimée à plus de 42 millions. Il est relevé qu'une économie de près de 30 millions est réalisée par le biais de postes vacants, le plus souvent des postes difficiles à repourvoir, ce qui signifie au passage que les effectifs sont déjà réduits.
  2. Augmentation du temps de travail d’une heure et demie par semaine dès 2028 (76 millions d'économie). Les femmes en majorité engagées dans les secteurs les plus exposés (santé, social et enseignement) apprécieront une telle mesure qui nous ramène près de quarante ans en arrière. Une autre mesure concerne la facilitation des licenciements par la suppression pure et simple d'un poste, alors même que la Loi sur le personnel vient d'être modifiée dans ce sens.
  3. Il est également question de privatiser les tâches dites de support (nettoyage, blanchisserie, restauration notamment). Le rapport dit clairement qu'il s'agit de faire des économies sur le dos d'employé-e-s qui seraient... trop payé-e-s en comparaison avec le privé. La mesure rapporterait près de 10 millions dans un premier temps (HUG, EPI, IMAD et Unige), mais la privatisation pourrait se développer dans tous les établissements publics et se poursuivre dans les EMS.
  4. Un autre ensemble de mesures porte sur la requalification du personnel pour les établissements de la santé en remplaçant des infirmiers-ères par des ASSC et ces derniers-ères par des aides-soignant-e-s. Ces professionnel-le-s se verront ainsi confier des tâches et des responsabilités supplémentaires sans voir un ajustement de classification, à moins que la réforme actuelle des fonctions (G'Evolue) en tienne compte, ce qui est peu probable. Les auteurs-trices du rapport prévoient même la manière de faire en expliquant que le turn-over important dans la santé permettra facilement ce glissement de fonction qui, encore une fois, va toucher presque exclusivement des femmes.

Toutes les mesures contre le personnel toucheront aussi les usagers-ères d'une manière indirecte en affaiblissement les services publics et les prestations. C’est également le cas de la limitation des séjours hospitaliers ou de la réduction des missions d'intérêt général des HUG et de l'IMAD, qui devraient être prises en charge par des associations (gratuitement on imagine!), qui impacteront tant les employé-e-s et que les usagers-ères.


Les usagers-ères passent à la caisse

  1. Sans surprise, un ensemble conséquent de mesures vise les bénéficiaires de l'aide sociale avec la suspicion bien de droite qu'il faut vérifier si ce ne sont pas des profiteurs-euses. On veut aller chercher 30 millions en modifiant le RDU (Revenu déterminant unifié) pour obliger les personnes à augmenter leur activité et ainsi leur supprimer une allocation dont ils-elles bénéficient actuellement (par exemple pour payer les primes maladie). Une deuxième mesure qui devrait aussi permettre d’économiser 30 millions consiste à réduire les prestations complémentaires cantonales pour les aligner sur les autres cantons. Le rapport n'indique pas si des mesures pourraient être prises pour aligner les loyers ou les primes de l'assurance-maladie sur les autres cantons!
  2. Les personnes en EMS sont également visées: hausse de la contribution des pensionnaires au coût des soins de 5 francs par jour (qui concerne aussi les patient-e-s de l’IMAD) et baisse de la contribution de l'État de 2 francs pour les frais hôteliers, à mettre en relation avec l'appel à la privatisation des services dits de support. Une mesure particulièrement mesquine veut augmenter le nombre de chambres à deux lits pour une économie de... 2 millions, ce qui devrait permettre pour les résident-e-s, osent écrire les auteurs-trices du rapport, «une amélioration de la situation car moins de sentiment d'isolement».
  3. Les enfants et les jeunes en formation sont aussi touché-e-s. Il s'agirait d'abord d'augmenter les classes du CO d'un élève. Il est ensuite question d’augmenter les taxes universitaires de 250 francs, sans tenir compte de la difficulté de se loger pour les étudiant-e-s venant à Genève.
  4. Enfin, plusieurs mesures visent à augmenter les coûts pour les usagers-ères des transports publics en revenant sur la gratuité des abonnements TPG pour les jeunes ainsi que sur la subvention de ceux des personnes âgées et en augmentant les tarifs des billets et des abonnements. L'ensemble permettrait d'économiser 60 millions.