Soigner avec la peur au ventre

Photo Eric Roset

de: Guy Zurkinden, rédacteur Services Publics

Soutenue par le SSP, une pétition demande la création de 500 postes aux HUG. Trois soignant-e-s à l’origine de cette démarche évoquent le sous-effectif qui ravage l’hôpital public.

Catherine* est infirmière aux soins intensifs; Amanda*, infirmière en médecine interne; Pascal*, infirmier en psychiatrie. Les trois comptent des années de travail aux HUG.

Le manque de postes se fait-il sentir dans votre quotidien ?

Catherine – On travaille toujours à la limite des effectifs. Comme on ne peut pas tout anticiper dans notre métier, une journée « normale » peut ainsi rapidement devenir épuisante, par exemple si un-e patient-e décompense.
Dans les soins intensifs, les périodes de forte surcharge alternent avec des phases plus calmes. Ces dernières représentent l’occasion de mieux nous occuper des patient-e-s, en soignant le relationnel. Mais durant ces accalmies, on nous envoie souvent renforcer le service des Urgences, où le manque de personnel est aigu. De tels remplacements représentent un gros investissement: il faut intégrer un environnement, des collègues, des procédures qui ne sont pas les mêmes. Au lieu de pouvoir souffler un peu, nous nous retrouvons avec un surcroît de pression. C’est usant. Cette réalité ne se limite pas aux soins intensifs. Elle concerne toutes les unités !

Amanda – En médecine interne, la dégradation des conditions de travail est frappante depuis une année et demie. Nous sommes constamment en sous-effectif. Des absences de longue durée ne sont pas remplacées, celles de moins de trois jours non plus. Globalement, nous travaillons tout le temps en service minimum. Sans compter que les outils permettant de mesurer la charge de travail, et donc de planifier les effectifs, ne sont pas adaptés. Une partie de notre travail n’est pas comptabilisée, ni remboursée.

Quelles sont les conséquences sur votre travail ?

Amanda– On ne fait plus que des gestes techniques. La relation avec les patient-e-s passe à l’as. Par exemple, nous avons connu une série de patient-e-s en fin de vie, il y a un peu plus d’une année. À ce moment, nous nous occupions de 24 malades, alors que notre service est prévu pour en accueillir 19, cela sans aucun poste supplémentaire. Le sous-effectif n’a pas permis un accompagnement digne de ces personnes, jusqu’au décès.

Pascal – Les HUG privilégient l’emploi d’intérimaires – plus de 1000 par an –, au détriment des postes fixes. Nous devons former ces salarié-e-s précaires – même si, parfois, ils sont là pour une période très courte. Cela prend du temps, réduisant ainsi les moments passés avec les patient-e-s. Or en psychiatrie, la présence auprès des usagers/-ères est centrale. S’ils/elles sont livré-e-s à eux/elles-mêmes, les risques de décompensation augmentent. Le manque de personnel a ainsi un impact direct sur les conditions de travail, les prestations et la qualité des soins.

Catherine – Le tournus élevé et le nombre important d’intérimaires entraînent aussi une perte du savoir-faire au sein des équipes. Cela induit une pression supplémentaire sur le personnel.

Face à la presse, vous avez aussi évoqué l’insécurité qui gagne les soignant-e-s…

Pascal – En psychiatrie, le sous-effectif entraîne une augmentation des risques pour les salarié-e-s. En cas de décompensation, les agressions peuvent être violentes. Hier soir, une collègue s’est faite poursuivre par un patient; il y a quelques semaines, deux collègues ont fini aux Urgences après une agression. Après s’être vu délivrer un arrêt maladie, ces collègues ont pourtant dû revenir terminer leur nuit de service !

Catherine – Aux HUG, le taux d’absences est supérieur à 10%. Il est parfois supérieur à 20%, et même à 30% dans certains services, comme le bloc opératoire ou les soins intensifs. Nombre de soignant-e-s travaillent jusqu’à l’épuisement, puis tombent en burn-out.

Amanda– Notre service compte plusieurs arrêts maladie de longue durée. Sur l’année, il nous manque en moyenne 1,2 équivalent plein-temps. Pendant ce temps, les HUG dépensent 50 millions par an pour les intérimaires !

Comment vos collègues ont-ils accueilli la pétition ?

Catherine – Les collègues signent si on leur explique les enjeux. Nous devons aussi apaiser les craintes, expliquer que les signatures n’iront pas à la direction des HUG mais au Grand Conseil.

Amanda – Les gens se plaignent beaucoup, mais il règne un certain individualisme. Dans notre profession, il y a une difficulté à entrer dans une démarche collective.

Pascal – Nous, soignant-e-s, sommes trop dévoué-e-s. Nous prenons sur nous pour compenser le manque d’effectifs. Les pressions de la hiérarchie jouent aussi un rôle: un collègue qui récoltait des signatures s’est fait vertement prendre à partie par un cadre. Sans oublier les mesures de rétorsion insidieuses contre ceux/celles qui se font « remarquer ». Par exemple en les pénalisant au niveau des plannings de travail – ce qui peut avoir de lourdes conséquences sur la vie privée.

Catherine – Ces dernières années, les pressions venues d’en haut ont augmenté. Dans nombre de services, on ne peut plus compter sur la bienveillance des infirmiers/-ères chef-fe-s. Certain-e-s tentent de nous faire croire tout et n’importe quoi, justifient la non-application de la Loi sur le travail, etc.
Le point positif, c’est que quand le syndicat est présent sur le terrain et que son action entraîne des résultats concrets, les salarié-e-s nous sollicitent.

Avez-vous eu des réactions après le dépôt de la pétition ?

Pascal – M. Poggia nous a reçus diplomatiquement. En revanche, j’ai été choqué par les propos tenus dans la presse par M. de Saussure, le porte-parole des HUG. Interrogé au sujet des agressions de soignant-e-s à Belle-Idée, M. de Saussure a affirmé que le personnel y est protégé par le système d’alerte. Or il faut compter de 30 secondes à 1 minute 30 entre le déclenchement du bracelet d’alarme et l’arrivée des renforts. C’est bien assez pour être grièvement blessé. Il est scandaleux d’entendre un cadre minimiser ainsi les risques. C’est notre vie qui est en jeu !

Catherine – Nous avons l’impression que nos revendications ne sont pas entendues par la direction. Lorsque nous dénonçons nos conditions de travail, elle répond que la sécurité des patient-e-s est assurée. Le problème, c’est que la nôtre, de sécurité, n’est pas assurée. Nous travaillons à un rythme effréné, avec au ventre la peur de commettre une erreur – qui, ensuite, nous retombera dessus.

Amanda –Il y a un vrai décalage entre le sommet et la base de la pyramide. Entre la réalité des cadres et celle de ceux/celles qui travaillent sur le terrain. Pourtant, c’est nous qui faisons tourner l’hôpital !

Pascal – Pour faire passer ces 500 postes supplémentaires, il faudrait faire comme les soignant-e-s en France, qui se mobilisent largement depuis des mois, avec un fort soutien de la population. Nous devrions nous inspirer de cet exemple.

*Prénoms fictifs

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