Soigner au pas de course

(photo Eric Roset)

de: Interview «Services Publics»

Chusa Puras, infirmière à l’IMAD, travaille depuis plus de trois décennies dans les soins à domicile. Son quotidien est profondément impacté par les bouleversements en cours dans le secteur de la santé. Interview.

Les soins à domicile sont en plein développement…

Chusa Puras – J’ai accompagné les institutions des soins à domicile depuis 1985. Aujourd’hui, 36 équipes décentralisées et des équipes centralisées offrent une large palette de prestations – soins, aide pratique, hospitalisation à domicile, logistique, unités d’urgence médico-sociales, immeubles à encadrement (IEPA), accueil temporaire (UATR), etc. Des prises en charge sont garanties à toutes les générations, du suivi prénatal aux personnes centenaires.

Cela implique le travail de 2000 salariés – infirmier, ASSC, aides-soignants, aides à domicile, livreurs de repas, ergothérapeutes, spécialistes de la sécurité à domicile, etc.

Le système de santé est en mutation. Avec quel impact sur votre quotidien?

Sous la pression des DRG, les hôpitaux renvoient de plus en plus vite les patients à leur domicile. La pression financière entraîne aussi la suppression de lits et la fermeture d’unités. À peine la prise en charge aigüe terminée, les soins à domicile entrent en jeu. Nous sommes donc confrontés à des cas de plus en plus lourds et complexes. La charge administrative augmente aussi, et le temps pour la réaliser n'est pas reconnu par les assurances dans sa totalité.

Le problème, c’est que les postes supprimés dans les hôpitaux ne sont pas créés en suffisance dans les soins en domicile.

Nombre de consultations ambulatoires en psychiatrie ont été fermées en raison de la réorganisation hospitalière. Nous prenons donc en charge un nombre croissant de patients souffrant de maladies psychiques. Ce sont souvent des personnes isolées, avec peu de moyens économiques, qui peuvent avoir des comportements difficiles à gérer. Ces prises en charge nécessitent du temps et un gros travail de réseau. Cela va parfois au-delà de ce que prend en charge la caisse maladie.

Pour pouvoir faire face à ces problèmes, en plus des moyens en personnel, il faudrait ajouter un travail de resocialisation, avec des socio-éducateurs. Mais qui paierait ?

Qu’en est-il de vos conditions de travail?

Elles sont plus dures. Nous ne pouvons plus prendre nos congés, nos vacances correctement. L’IMAD compte une part importante de personnel féminin, qui a des enfants et travaille à temps partiel. Mais la direction ne donne pas de congé fixe à ces salariées, et leur impose de travailler tous les jours de la semaine. Comment s’organiser dans ces conditions ?

L’IMAD a introduit le travail du soir, jusqu’à 21 heures, ainsi que les horaires coupés. Cela donne des journées interminables. D’autant plus que, le soir, nous nous occupons souvent de patients lourdement handicapés, ou avec de grosses pathologies. Ils ont besoin d’aide pour se lever, se coucher, etc. C’est pénible physiquement.

Nous n'arrivons pas à concilier vie de famille et professionnelle. La pénibilité devient telle que des collègues venus du secteur hospitalier décident d’y retourner. À l’époque, ce n’était pas imaginable.

Le taux d’absentéisme élevé – entre 8% et 14% – illustre ce durcissement. Dans certains Centres de maintien à domicile (CME), on frise les 17%.

Le pool de remplaçants étant insuffisant, l’absentéisme entraîne une surcharge de travail chronique. Quand une aide-soignante ou une ASSC manque, c’est l’infirmière qui doit tout faire. La surcharge devient telle qu’il devient difficile de respecter les cahiers des charges. Cela entraîne un retard structurel, surtout au niveau administratif.

Au niveau politique, deux projets noircissent encore le tableau: Score, qui entraînerait une baisse de nos salaires, et les mesures sur la CPEG, qui prévoient une augmentation des cotisations pour une baisse des prestations.

Le poids des caisses maladie se fait croissant…

Le contrôle des assureurs est plus fort. On doit justifier toujours plus nos prestations. Parfois, les assureurs décident de ne plus rembourser un soin – que l’institution devra prendre en charge, à perte. Cela peut virer à l’absurde. Comme cette caisse maladie qui prenait en charge le pansement sur une plaie post-opératoire, mais refusait de rembourser le petit point situé juste à côté…

Autre conséquence: à l’IMAD, notre travail est contrôlé par des tiers (Suppléante, Assistante administrative, Contrôle interne pour les assurances) pour éviter la mise en cause de remboursements. C’est un stress supplémentaire.

Il y a aussi le problème la confidentialité, amplifié par l’avènement du dossier informatique: les caisses maladie engrangent de plus en plus d’informations sur l’état de santé de leurs patients. Mais cela peut aussi se retourner contre ces derniers. Où fixer la limite ?

Le personnel réagit-il au durcissement de ses conditions ?

Le personnel est mis continuellement sous pression, court de gauche à droite. Le temps des échanges n’a plus sa place dans le quotidien, les collègues se sentent seules.

Avec les syndicats, nous nous battons pied à pied pour affronter le problème des absences et améliorer nos conditions de travail. Nous revendiquons la création de 120 postes de travail dans notre institution.

Le mécontentement est palpable, mais la peur de perdre son travail bloque toute velléité de mobilisation . La direction tente d’ostraciser le syndicat,. Il n’est pas évident non plus de mobiliser mes collègues frontaliers Mais nous continuons notre lutte.

Comment la direction répond-elle aux demandes syndicales ?

La direction nous dit qu’elle observe la situation et qu’elle est « préoccupée » par le taux d’absentéisme. Elle parle de « gestion bienveillante », de formation, se dit « à l’écoute du personnel », etc. À ce jour, aucune solution concrète n’a été proposée – à part une nouvelle directive concernant les absences.

La réalité est bien différente des beaux discours. Aujourd’hui, si tu tombes malade, on te téléphone, il faut donner des nouvelles régulières au chef, puis la médecine du travail te signale à l’assurance invalidité, à titre préventif… Bref, tu te retrouves rapidement mis sous pression.

Si la direction se préoccupait vraiment du bien-être du personnel, elle se demanderait plutôt pourquoi il y a tellement de malades et agirait concrètement contre l’absentéisme: mise en place d’une réflexion sur la structure organisationnelle, discussion avec les partenaires sociaux, création de postes de travail sur le terrain.

Nous avons formulé ces propositions et attendons des réponses.

La direction nous demande d’être à la fois « efficient et bienveillant ». Mais comment combine-t-on les deux? Nous avons l’impression que pour la direction, les « prestations au client » passent avant tout. Alors que les besoins des salariés passent après.

En septembre, tu as été élue par le personnel pour le représenter au sein du Conseil d’administration (CA) de l’IMAD. Comment envisages-tu ton action à ce niveau?

Mon rôle est d’être la voix des collaborateurs du terrain auprès des membres du CA Car la plupart d’entre eux méconnaissent la réalité des professionnels. Moi, je pourrai transmettre les problèmes de la pratique quotidienne tant au niveau des Antennes de maintien à domicile que d’autres collègues. Je resterai proche et à l'écoute. Mon rôle consistera aussi au maintien du dialogue entre imad et syndicats.

Nous sortonsd’une période de crise. Les réunions paritaires ont été suspendues durant plusieurs mois, jusqu’à ce que la Chambre des relations collectives de travail (CRCT) décide la reprise des négociations. Notre employeur n’a pas aimé la réaction des syndicats sur le thème de l’absentéisme, ni notre demande de vraies négociations sur les améliorations des conditions de travail.

C’est pourtant là le rôle d’un syndicat: nous devons défendre pied à pied les conditions de travail du personnel et les prestations de service public. Avec nos propres instruments: les assemblées générales, les mobilisations, les conférences de presse, la transparence envers les collègues.

Je travaille dans les soins à domicile depuis 1985. C’est un choix, en raison de la proximité qu’ils permettent avec le patient et tout le travail de réseau que cela implique.

Même si je cours tous les jours, je suis plus proche des gens. Nous ne portons pas de blouse, il n’y a pas de barrière hiérarchique entre le soignant et le soigné, nous définissons ensemble des objectifs. Nous sommes vraiment au cœur de la relation de soins.

C’est pour cette raison que je me bats depuis des années pour l’IMAD et les services indispensables qu’elle prodigue aux patients. Et j’entends bien continuer ainsi.

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