Le sous-effectif maltraite les EMS

Dessin: Frédéric Michaud

de: Journal Services Publics

Genève - Des chiffres officiels prouvent la sous-dotation en personnel soignant dans les EMS. Les syndicats montent au front. Questions à Thierry Daviaud, infirmier et délégué syndical SSP.

Le SSP et UNIA interpellent à nouveau M. Poggia, ministre genevois en charge de la santé, sur la prise en charge lacunaire des soins dans les EMS. Pourquoi ?

Thierry Daviaud – En 2007, une initiative exigeant que le Conseil d’Etat finance les 100% de la couverture en soins au sein des EMS a été acceptée par 57% des votants. À l’époque, son application aurait exigé 600 postes supplémentaires. Mais les conseillers d’Etat se sont assis sur ce vote. Depuis, les chiffres officiels sur la couverture en soins avaient étrangement disparu. Ils viennent de réapparaître dans un document du Département de l’emploi, de l’action sociale et de la santé (DEAS) à l’intention des directions des EMS. Celui-ci indique noir sur blanc que, 10 ans après notre initiative, seuls 86% des soins en EMS sont financés par le canton. Les 14% manquants représentent des centaines des postes de travail.

Comment se traduit ce manque financier ?

Au cours des dernières années, les soins à domicile ont pris toujours plus d’importance, ce qui est positif. Cela signifie aussi que les personnes arrivent en EMS plus tard, donc souvent plus dépendantes. À la Maison de Vessy, l’établissement où je travaille et dont je suis délégué syndical, la moyenne d’âge des résidents est de 89 ans !

Les troubles physiques, de mobilité et cognitifs sont plus fréquents, la lourdeur du travail soignant augmente en parallèle. Les cas sont complexes. Il faut souvent négocier avec les résidents les toilettes, la prise des traitements, etc. Cette charge accrue n’a pas été compensée par une dotation plus importante en personnel. Pire, la couverture des soins est inférieure au minimum nécessaire.

Conséquence: le personnel souffre. Nous courons tout le temps. De plus en plus de collègues souffrent de troubles musculosquelettiques ou sont en burn-out. Le taux d’absentéisme grimpe – sur mon lieu de travail, il est de 14% !

Quelles sont les conséquences pour les résidents ?

Nous n’arrivons plus à partir des besoins du patient. C’est lui qui doit d’adapter à nos rythmes de travail. Des personnes âgées doivent être levées à 7 h 30, alors qu’elles aimeraient dormir plus longtemps.

Dans leur course, les soignants se centrent sur l’hygiène et les tâches médico-déléguées, au détriment de ce qui devrait faire le cœur du métier: le réconfort, la présence, la discussion – bref, le rapport à l’autre.

Prenons un exemple. Il y a trente ans, on pouvait assurer une garde 24 heures sur 24 pour une personne en fin de vie, en l’absence de la famille. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Il arrive que des résidents meurent seuls dans leur chambre !

Les résidents se trouvent ainsi isolés au milieu d’une multitude d’employés qui courent. Certains s’en plaignent, d’autres somatisent – nuits agitées, angoisses, etc. Et la réponse se résume trop souvent à leur administrer des neuroleptiques.

On est face à de la maltraitance institutionnelle.

Vous évoquez aussi des problèmes au niveau de la formation …

Pour des raisons d’économies, on assiste à une déqualification du personnel en EMS. Des infirmières, de niveau bachelor, sont remplacées par des ASSC, au bénéfice d’un CFC. Leur réponse face à un résident ne peut pas être la même. Cela a aussi un coût financier, car une ASSC fera plus facilement appel aux HUG ou à Genève médecin en cas de problème.

Autre problématique. En raison des conditions de travail en EMS, on n’arrive plus à renouveler le personnel. À la Maison de Vessy, la moyenne d’âge des aides-soignants est de 52 ans ! En conséquence, on engage de plus en plus de personnes venues du chômage ou de l’AI, qui n’ont pas choisi ce métier. En soi, ce n’est pas un problème. Le hic, c’est que ces personnes ne sont pas suffisamment formées. Elles ne sont pas préparées à faire face à des situations complexes. Cela peut entraîner des problèmes de prise en charge, voire de sécurité.

Selon M. Poggia, le financement insuffisant des soins est compensé par une part des dépenses de l’Etat pour le socio-hôtelier…

L’argumentation de M. Poggia m’interroge. Le sous-effectif est une réalité. Et on attend une réponse formelle du Conseil d’Etat. Si elle est négative, nous poursuivrons notre lutte.

À Genève, le nombre de personnes âgées de 80 ans et plus va doubler d’ici 2040. Les politiques qui refusent d’anticiper cette réalité sont juste en train de préparer une catastrophe.

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