EMS - Tout a commencé par une grève…

Photo Eric Roset

de: Sabine Furrer, secrétaire SSP région Genève - Guy Zurkinden, rédacteur

C'est l'histoire de Léa et ses collègues. Une poignée d'employées au service hôtelier de deux EMS genevois, déterminées à se battre pour leur emploi et les résidents. Leur grève de onze jours a fait boule de neige… et mis un cran d'arrêt à la sous-traitance dans les homes.

Souvenez-vous. Le 24 octobre dernier, le personnel hôtelier – femmes de chambre, nettoyeuses employées de cafétéria et lingères – des Résidences Notre-Dame et Plantamour entrait en lutte contre l’externalisation de ses tâches. Il leur faudra plus de quatre mois pour obtenir gain de cause. Le 1er mars, le Conseil d’Etat valide une modification règlementaire limitant drastiquement la sous-traitance dans les EMS. Pour lui faire entendre raison, il aura fallu – entre autres – onze jours de grève, suivis de débrayages solidaires, de mobilisations et d’une pétition largement signée.

Jusqu’au bout. « On n’aurait jamais pensé tenir aussi longtemps. Mais on était décidées à tenir jusqu’au bout, quoi qu’il arrive. » Léa est une des seize employées qui ont fait plier le Conseil d’Etat. Elle est aussi la première étonnée de la détermination dont elles ont fait preuve.
Les signes avant-coureurs sont apparus en avril. D’un jour à l’autre, la direction annonce que la cuisine sera externalisée à la société Adalia SA. Peu après, le personnel hôtelier apprend qu’il passera à la moulinette fin 2018. Les salaires eux, seront maintenus jusqu’au 1er janvier 2019, leur promet-on.

L’externalisation ou la porte. En septembre, coup de tonnerre. Convoquées, Léa et ses collègues apprennent que l’externalisation sera avancée de dix mois. Les salariées qui veulent garder leur emploi devront se plier aux conditions fixées par Adalia ou… envoyer leur lettre de démission. « Ils n’ont même pas eu le courage de nous dire qu’ils licencieraient celles qui refuseraient ». La direction de l’EMS, flanquée des représentants d’Adalia, refuse de détailler les conditions de travail et de salaire qui les attendent dès février.
Renseignements pris, l’externalisation se transforme en dégringolade: 3400 francs mensuels pour un 100%. Pour certaines, c’est plus de 1000 francs en moins par mois – pour 2 heures de boulot hebdomadaire en plus, les suppléments pour travail du week-end en moins.

Utilisées, puis jetées. Les salariées sont sous le choc. Certaines travaillent dans les Résidences depuis plus de quinze ans. « C’est un peu notre deuxième maison. Là où on passe le plus de temps. » La nouvelle – et la manière – passent d’autant plus mal: « La direction nous a traitées comme des feuilles de papier, qu’on utilise puis qu’on jette », s’indigne Léa.
À l’indignation s’ajoute le souci pour les résidents. « Les aides-soignants sont surchargés, c’est souvent à nous que les résidents se confient. Avec l’externalisation, on aurait travaillé un jour dans un EMS, puis dans l’autre. Cela aurait défait les liens tissés avec les personnes âgées ».
Après les assemblées, organisées avec le syndicat Unia, le choc fait place à la détermination. L’heure est à la lutte.

Sur le front. « Faire grève durant onze jours, ce n’est pas facile. » Il y a eu les bas, comme lorsque le conseiller d’Etat Mauro Poggia a retourné sa veste, un jour après avoir annoncé qu’il exigerait le retrait de l’externalisation; les moments de tension, lorsqu’il a fallu faire barrage aux briseurs de grève.
Mais aussi, et surtout, la solidarité. « Je n’ai jamais cru qu’on recevrait autant de soutiens », résume Léa. Sur les piquets de grève, l’engagement des seize collègues a été sans faille; Il s’est nourri des encouragements des résidents et de leurs familles; des croissants amenés par les habitants du quartier; des repas préparés par le comité de soutien; de l’appui des syndicalistes d’Unia, « merveilleux »; des actions et manifestations...

De l’éclaircie… Elles cueilleront un premier résultat positif le 21 novembre. La direction annonce qu’elle gèle l’externalisation en attendant les travaux du groupe de travail ad hoc. Mis sur pied par M. Poggia sous la pression de la grève, ce dernier réunit syndicats, faîtières patronales et représentants du Département de la Santé.
Suite à l’intervention de la Chambre des relations collectives de travail, les salariées doivent aussi reprendre le travail, dans la tension et l’incertitude. Mais l’étincelle ne va pas s’éteindre. Les débrayages s’étendent à d’autres EMS; une pétition est largement signée; puis une majorité du Grand Conseil somme l’Exécutif de mettre un frein à la sous-traitance.

... à LA VICTOIRE. La pression porte ses fruits. Annoncée en février, la limitation stricte des externalisations dans les EMS du canton est paraphée le 1er mars par le Conseil d’Etat. Désormais, seules la confection des repas et une partie des travaux de buanderie (linge plat et linge de forme), déjà largement sous-traitées, pourront continuer à l’être. Toutes les autres tâches devront rester – ou revenir – au sein des homes.
La décision du Conseil d’Etat sonne comme une victoire. Jusque-là, seules les prestations de soins étaient préservées de la sous-traitance. Alors qu’une épée de Damoclès planait au-dessus du personnel hôtelier.

CHAPEAU BAS. Ce dernier peut donc pousser un soupir de soulagement. Même si, sur le lieu de travail, les tensions ne se sont pas complètement estompées, et la peur de représailles rôde. Mais Léa a le sourire: « Nous sommes fières de ce que nous avons fait ».
Il y a de quoi. Par leur lutte, les salarié-e-s de Plantamour et Notre-Dame ont sauvé leurs emplois. Mais elles ont aussi mis un frein à la sous-traitance et au dumping salarial dans tous les EMS du canton.

Bravo et merci !

ZOOM
« Les aides-soignants sont surchargés, c’est souvent à nous que les résidents se confient. Avec l’externalisation, on aurait travaillé un jour dans un EMS, puis dans l’autre. Cela aurait défait les liens tissés avec les personnes âgées. Pour nous, il n’en était pas question. »

Cette News au format PDF